The Ellroy Corsican Tour, part V

Pierre et moi prenons la direction du théâtre de Bastia chargés de plus de trois cent exemplaires de Perfidia qu’il faudra mettre en place dans le péristyle pour la séance de dédicaces qui suivra la rencontre sur la scène.

Le maire de Bastia, Gilles Simeoni, s’est proposé, alors que nous préparions l’événement, de nous laisser utiliser le Théâtre municipal sans débourser le moindre centime. Une générosité à souligner, même venant d’un édile lecteur averti d’Ellroy, Pelecanos ou Price, et sans laquelle nous aurions peut-être tout simplement été obligés de rendre la manifestation payante pour le public, voire de renoncer, faute d’endroit adéquat et de moyens suffisants.

Frédérique Balbinot, directrice du théâtre, a remué ciel et terre pour rendre libre la grande salle, alors qu’une troupe avait réservé le même jour pour effectuer une résidence. Dieu merci, Guy Cimino, directeur d’U Teatrinu, a accepté bien volontiers de décaler ses répétitions. Avec le soutien logistique de l’équipe Una Volta de surcroît, tout paraît être en place. Reste à espérer que le public soit au rendez-vous. Mais les coups de fil incessants depuis quelques minutes, de gens de Bastia, des alentours et parfois de l’autre bout de la Corse, nous demandant s’il faut réserver, où sont en vente les places, semblent plutôt de bon augure. Pas de réservation, pas de tickets en vente, l’accès et libre, les premiers arrivés seront les premiers assis.

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Une heure avant l’ouverture de la salle, d’ailleurs, la foule se masse déjà dans le péristyle, et les premiers livres s’arrachent, avant même que la mise en place du stand soit terminée. Un soulagement, les deux-cents personnes que j’espérais pour que ce ne soit pas un échec cuisant sont déjà réunies. Tout ce qui arrivera par la suite sera un bonus. Évidemment, comme toujours quand on gère un truc pareil, une appréhension chasse l’autre: vais-je arriver à mener à bien un entretien avec le colosse, même si le début de journée a apporté quelques raisons de se détendre? Combien cela durera-t-il, répondra-t-il sincèrement à mes questions, ou bien le fera-t-il en pilote automatique, après six mois de tournée promotionnelle un poil répétitifs? Et mes questions seront-elles à la hauteur?

L’interprète de France-Culture que nous avons fait venir de Paris pour effectuer la traduction prend ses marques sur la scène, cherche une petite table pour poser son carnet de notes. La salle, petit à petit, accueille les lecteurs au son des chansons qui faisaient danser les californiens en 1941, l’année où se déroule Perfidie. Une sélection que j’ai préparée en urgence la veille. Jimmy Dorsey, Artie Shaw, Glenn Miller, Billie Holliday donnent aux fauteuils rouge du théâtre un aspect délicieusement suranné.

Pierre tient la librairie provisoire et je me rends dans les coulisses pour accueillir James Ellroy et Helen, tandis que François Guerif et Aurelie prennent place sur le côté de la scène.

« James, I told you, in Corsica you’re a hero… » Ellroy me regarde l’air goguenard, de toute évidence reposé et bien disposé, mais habitué à ce genre de fanfaronnades. Et puis il prend conscience de la rumeur tenace qui monte de la salle, jette un coup d’oeil derrière le rideau, se tourne vers moi les yeux exagérément écarquillés, et m’assène un joyeux « Well, Sebastian, seems like it’s true ». Plus de sept-cents personnes piaffent d’impatience, certains parmi les plus dissipés lancent quelques salves d’applaudissements qui, comme avant un concert de rock, tandis que l’excitation augmente, se transforment en crépitements assourdissants, un moyen comme un autre de précipiter le début des hostilités.

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Il est temps de commencer. Une fois passés les discours, brefs, de présentation, Ellroy pénètre sur la  scène du théâtre de Bastia, sous des applaudissements nourris mais polis qui se transforment, passé le moment de sidération où l’on réalise que james Ellroy est en train de fouler les planches où l’on avait vu il y a peu Tzek et Pido ou les Chjami Aghjalesi, en standing ovation, puis en cris, les poings levés, dignes d’un stade de football. James, qui a troqué son iconique trench-coat pour une veste sombre, lance, bras tendus devant lui, agité de soubresauts, des incantations vaudou, galvanisé par l’énergie qui se dégage de la salle, avant de venir me serrer la main, de m’enlacer, et discrètement, Ellroy Style, de me mordre l’épaule. Ca promet.

« Hi motherfuckers! Glad you dig me » sont ses premiers mots, traduits tant bien que mal par une interprète un peu abasdourdie par le décalage avec le colloque à l’ONU qu’elle traduisait deux jours auparavant.

La rencontre va porter sur son dernier livre, son oeuvre, ses thématiques récurrentes, sa mère bien sûr, son rapport aux femmes, au polar, ses influences, mais également ses jeunes années de dérive, où il vit dans la rue, à Los Angeles, sous des cartons, en lisant à la lueur d’une lampe de poche les livres de Joseph Wambaugh qu’il a réussi à se procurer de manière plus ou moins légale. C’est un James Ellroy drôle, humain, intelligent, et moins provocateur qu’on ne le pense, qui nous fait face, tant ses positions, le plus souvent, sont bien plus que des punchlines tape-à-l’oeil, plutôt des réflexions menées longuement, dénuées de toute posture, de tout politiquement correct, de toute facilité. On peut ne pas être d’accord, parfois, mais une chose est sûre, en débattre avec lui vaut le coup. Ellroy a le sens du spectacle, aucun doute, mais n’est pas un cabotineur rodé qui écume les scènes des casinos décatis de Las Vegas. Il sait ce que son public attend, et il le lui donne, c’est vrai, mais le plus sincèrement du monde.

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Au loin, je regarde Helen dont le visage est comme un baromètre qui me donne une idée du déroulement de la rencontre. Et vu son sourire et les pouces qu’elles dresse parfois après une question, je me dis que ca se passe plutôt pas mal. D’autant qu’Ellroy joue le jeu, et que ses réponses sont loin de ressembler au vulgaire service après-vente des stars médiatiques de l’édition. Au final, c’est plus d’une heure et demi d’entretien qu’il nous a accordé, sans compter les questions de l’audience, une durée marathon, exceptionnelle pour un homme qui, habituellement, limite ses apparitions à moins d’une demi-heure. De loin en loin, alors que la traductrice fait son office, je lui adresse une moue sensée lui suggérer de me faire comprendre s’il veut clore les débats, à laquelle il répond d’un balaiement de la main, comme s’il chassait une mouche, façon de me signifier qu’on peut continuer sur notre lancée.

Au coeur de l’entretien, une pause va laisser à Ellroy le loisir de se livrer à un exercice qu’il affectionne particulièrement. Il s’approche d’un pupitre dressé sur le devant de la scène, un exemplaire original de Perfidia à la main.

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Les spectateurs se munissent tous du dossier qu’on leur a distribué à l’entrée, comportant la traduction en français des quelques pages que le Dog s’apprête à lire. Un moment qui peut sembler casse-gueule…Comment plusieurs centaines de personnes vont-elles bien pouvoir accueillir une lecture de près de vingt minutes dans une langue qui n’est pas la leur?

C’est compter sans le talent incroyable d’Ellroy, habité littéralement par son texte, incarnant ses personnages, vitupérant, vibrionnant, faisant rouler sa voix escarpée à l’accent incroyable sur sa prose hallucinée. Vingt minutes inoubliables, d’un silence religieux uniquement troublé, de loin en loin, par le bruit étonnant provoqué par le froissement de sept-cent feuilles tournées à l’unisson…

Sur une dernière standing ovation, Ellroy se dirige vers la coulisse, me remercie avec élégance et me lance un définitif, « And now, Sebastian, Let’s sell some books! » 

La file d’attente, au moment où nous rejoignons le péristyle, est déjà intimidante. Je demande au Dog si, comme c’est souvent le cas, il reste un temps défini à l’avance, ou signe un certain nombre de livres. « Pas question. On signe tout, dude. »

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Il me demande de reste à côté de lui, pour faciliter les échanges avec ceux qui ne parlent pas anglais, mais avant tout pour lui épeler et l’aider et écrire les prénoms français qu’il ne connait pas, et plus encore les prénoms corses. L’une des rumeurs qui avaient accompagné l’annonce clamait qu’Ellroy signait les livres sans même un regard pour les lecteurs, et qu’il les jetait à ces derniers plutôt que les tendre. Le Ellroy des média est un Keyser Söze littéraire, un croquemitaine fantasmé, dont la légende noire a été bâtie par les autres. Chaque lecteur a droit à quelques mots, une photo, parfois une improvisation dont il a le secret. Rencontrer Ellroy en chair et en os est tellement rare que certaines personnes sont venues de la Côte d’azur, du Périgord, voire d’Italie. Près de deux heures se sont écoulées, le péristyle s’est vidé, et il ne reste, sur les trois-cents livres, qu’une petite dizaine d’exemplaires en vente, des exemplaires qui seront vendus dès le lendemain aux pauvres retardataires ou aux absents du jour. « Plus de monde et plus d’exemplaires vendus et signés qu’à Paris, félicitations », nous sourit François Guerif. Le passage d’Ellroy à Marseille, le lendemain, confirmera que Bastia a été le plus gros événement de sa tournée nationale…

S.B.

Part I

Part II

Part III

Part IV

Last Part

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Le Dog avec Pierre et Sébastien, les libraires des Deux Mondes

 

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Le Dog avec le cabinet Hard-Boiled de la mairie de Bastia d’alors

 

 

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