Going Postal

Mailman, de J. Robert Lennon, est, au-delà d’une parabole puissante sur le mur qu’ont dressé les nouvelles technologies entre les gens, l’histoire d’un homme qui s’est retrouvé sur le bord du chemin et voit défiler la Vie a toute vitesse devant lui, écrasé par l’impression tenace qu’il n’aura plus jamais aucun moyen de s’y raccrocher.

« Je n’ai pas grand chose à raconter. Vous voyez, ma vie n’a rien d’extraordinaire. C’est même le chaos total. J’ai essayé de faire pas mal de choses mais rien n’a fonctionné. C’est tout. »

Le 19 août 1983, Perry Smith, un employé du bureau de Poste local, retourne sur son ancien lieu de travail. A Johnston, en Caroline du Sud. Armé d’un fusil à pompe. Il fait feu, tue un employé et en blesse grièvement deux autres. Depuis ce jour-là, 21 massacres liés à l’USPS, le service des Postes américain, ont été perpétrés. 57 personnes ont trouvé la mort, plus encore ont été blessées. Et dans l’immense majorité des cas, c’est un employé de l’USPS qui a appuyé sur la gâchette. Les victimes, des collègues, la plupart du temps, mais également des proches, des policiers, et de simples quidams qui fréquentaient l’établissement au mauvais moment.

D’abord une intrigante vague de faits divers, c’est vite devenu pour les américains un phénomène de mass murders tellement marquante qu’il a donné une expression désormais usuelle outre-atlantique. Going Postal signifie en argot américain basculer dans une extrême colère, au point d’en devenir incontrôlable, et cela sur son lieu de travail.

Difficile de prêter à J. Robert Lennon l’intention, dans son roman Mailman, de faire référence à ces faits divers. Son héros, son anti-héros serait-il plus juste d’écrire, est un postier qui n’en n’arrivera pas à de telles extrémités. Mais impossible de ne pas penser à ce Going Postal au fur et à mesure que l’on plonge plus avant dans le livre.  Au fur et à mesure que l’on découvre le quotidien du principal protagoniste, d’ailleurs désigné durant tout le livre du simple nom de Mailman, comme si seule sa fonction pouvait le définir.

Mailman a été écrit et se déroule au début des années 2000. Un moment charnière où notre époque bascule dans une nouvelle ère. Internet a fini d’être un gadget et s’installe profondément dans nos vie. Le réseau mondial balaie avec une violence folle tous les autres moyens de communication. Et Mailman le constate chaque matin.

Mailman, ou, nous l’apprendrons par hasard au fil du livre, Albert Lippincott, a plusieurs décennies de carrière derrière lui. Et dans sa petite ville, tandis que les e-mails et les SMS pullulent, il distribue de moins en moins de lettres, de plus en plus de catalogues et de factures. Depuis quelques temps, pris d’une impulsion aussi irrationnelle qu’irrépressible, il s’est mis à les ouvrir, ces rares lettres, à les photocopier, à les archiver, avant de les recacheter soigneusement et de les porter à leur destinataire… Une manière de vivre par procuration la vie des gens qu’il est sensé servir. D’autant, on le comprend vite, que Mailman est loin d’avoir de son côté une vie sociale riche et accomplie. Voire une vie sociale, tout court.

Un jour, l’un des gens qui composent sa tournée matinale, l’une des personnes à qui il a subtilisé, pour quelques heures seulement, le courrier, se suicide. Mailman est persuadé d’en être responsable. Et là, tout va se mettre à vraiment, vraiment, vraiment dysfonctionner.

Mailman est, au-delà d’une parabole puissante sur le mur qu’ont dressé les nouvelles technologies entre les gens, l’histoire d’un homme qui s’est retrouvé sur le bord du chemin et voit défiler la Vie a toute vitesse devant lui, écrasé par l’impression tenace qu’il n’aura plus jamais aucun moyen de s’y raccrocher.

« Je n’ai pas grand chose à raconter. Vous voyez, ma vie n’a rien d’extraordinaire. C’est même le chaos total. J’ai essayé de faire pas mal de choses mais rien n’a fonctionné. C’est tout. »

C’est un livre sur nous, finalement, sur chacun d’entre nous. Sur ce que l’on aurait pu devenir ou ce qui nous guette, dans cet immense magma déshumanisé qu’est notre quotidien, pour peu qu’on loupe une marche ou que l’on dérape.

Je l’ai lu il y a quelques années déjà et j’y repense encore régulièrement. Plus j’y pense et plus je réalise à quel point il m’a marqué.

C’est un grand livre, je pèse mes mots. Un livre d’une force incroyable, et je persiste, peut-être ce que j’ai lu de plus sensible, de plus intelligent, de plus viscéral sur l’époque dans laquelle nous vivons. Il fait subir aux années 2000 ce que Douglas Coupland ou Bret Easton Ellis ont fait subir avant lui aux années 80 et 90. Il les éventre, et les expose au grand jour, sans aucune affèterie ni hypocrisie.

Il y a un malaise, diffus, dès le début, et qui ne nous quitte jamais. Je me suis interrogé un moment sur la raison de ce malaise. Et au bout de 300 pages, je me suis aperçu que c’était très certainement dû au fait que je n’avais encore aucune idée de qui était ce Mailman. Alors que ses confrères prennent bien soin de caractériser leurs personnages d’emblée, histoire de ne pas perdre leur lecteur et de le mettre dans une situation de confort, en terrain connu, Lennon fait exactement le contraire. Il prend le risque de nous le faire découvrir dans toute sa complexité, lentement, par petites touches. Il est tour a tour inquiétant, touchant, drôle, paumé, séduisant… Soudain plus inquiétant encore, puis pitoyable, puis irrésistible… Aucun de ces aspects ne prend le dessus. Il est comme chacun de nous, complexe et imprévisible. Cela peut sembler tout bête mais dans la littérature contemporaine, c’est rarissime.

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J. Robert Lennon

D’ailleurs le style de Lennon est profondément naturaliste, avec ce sens du détail incroyable, maniaque, qui pourrait même en perturber certains. Cette manière qu’il a de disséquer chacun des faits et gestes de Mailman, et de ceux qui l’entourent. Un travail d’entomologiste qui, au détour d’une page, fait exploser par contraste son génie du dialogue.

Il y a des échanges absolument inoubliables. Sans parler du nombre de scènes qui impriment notre esprit, nous reviennent encore et encore, son voyage au Kazakstan, ses passages au café, ses rencontres incroyables avec sa sœur, à qui il est lié par une espèce de lien morbide.

Et puis cet acte, fondateur de toute sa vie, lorsque sa mère le surprend en train de masturber dans sa baignoire, alors que c’était la première fois qu’il le faisait. Il ne le fera plus jamais. Enfin, comment oublier son pétage de plombs alors qu’il est un étudiant prometteur en Physique, et qu’il mord l’œil d’un professeur français pédant qui est la coqueluche de la ville ?

Mailman, c’est un livre écrit par un type bourré de talent qui s’échine à nous raconter à quel point la vie est cruelle, n’a aucun sens et ne vaut pas la peine d’être vécue, tandis que tout, dans la pulsation extraordinaire qui jaillit de chaque mot, prouve le contraire.

Ca fout la honte a tous, je dis bien tous, les livres qui tentent plus ou moins d’offrir une photographie de notre société paumée, en recherche de repères, noyée par les nouvelles technologies et le manque de communication.

Quand Olivier Adam ou Nicolas Fargues pondent une petite friandise sans saveur autour d’un échange SMS qui tourne au marivaudage, vidée de toute substance, Lennon balance une vraie grenade, un truc indescriptible, sans équivalent dans la littérature moderne, un truc qui ne ressemble à rien d’autre, violent, poignant, déstabilisant, drôle, cruel.

Vous avez le droit de ne pas le lire, hein, mais alors je ne vois pas vraiment ce que vous allez pouvoir lire d’autre…

S.B.

1507-1

MAILMAN, J. Robert Lennon, édité chez Monsieur Toussaint Louverture.

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