Sables Mouvants

« Merde, si vous voulez mon avis, le fait qu’il y ait un livre dans cette baraque était déjà sacrément remarquable. Ce bouquin, c’était A Garden of Sand, d’Earl Thompson, et dans les mois qui suivirent, je l’avais lu cinq ou six fois. (…) Qui sait, si je n’avais pas eu les livres d’Earl Thompson, je n’écrirais peut-être pas aujourd’hui ». 

                                                                                                                                Donald Ray Pollock

 

A Garden of Sand est le secret le mieux gardé de la littérature américaine. Depuis sa première publication, en 1970, il a traversé les décennies dans l’indifférence quasi-générale. Aux Etats-Unis, il est épuisé depuis longtemps. Seuls quelques exemplaires   défraichis trainent encore dans les bacs porno des soldeurs, qui tentent de capitaliser sur la réputation sulfureuse du roman d’Earl Thompson.

En France, c’est pire encore. A Garden of Sand n’avait jamais été traduit. Depuis le début de l’année, grâce aux éditions Monsieur Toussaint Louverture, on peut enfin lire Un Jardin de Sable, et plonger dans ce pavé de plus de 800 pages qui hante l’arrière-cour de la littérature américaine depuis près d’un demi-siècle.

Dès les premières pages, on comprend pourquoi. Un Jardin de Sable, c’est une peinture de la vie quotidienne chez les petites gens du Midwest entre les deux guerres proprement extraordinaire. Une peinture drôle et tragique, glauque et poétique, hantée par les fantômes de monuments de littérature américaine tels que Twain, Steinbeck, Fante ou Sherwood Anderson. Rien que ça…

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l’édition française de A Garden of Sand

 

« Vous aimez les jardins de sable bien ratissés? Alors vous allez adorer le Kansas. Côté relief, c’est plat, plat, plat. Ciel immense, océans de blé, bars privés, cambuses de bord de route, Wild Bill Hickok, Wyatt Earp le tordu, Pretty Boy Floyd et les ombres nombreuses de ces indiens oubliés. »

C’est ainsi que débute le récit picaresque de l’enfance de Jack Andersen dans les faubourgs miséreux de Wichita. Un gamin dont le père, un suédois de passage, est mort au volant d’un bolide fait de bric et de broc, et dont la ravissante mère, Wilma, fréquente les claques clandestins et passe de bras en bras dans l’espoir de dégoter celui qui lui offrira la vie dont elle rêve.

Jack est élevé par ses grand-parents, les MacDeramid. Mac, un septuagénaire acariâtre qui passe ses journées à échafauder des plans pour précipiter la fin de Franklin Delano Roosevelt, qui, il en est convaincu, lui en veut personnellement, et madame Mac, une bigote revenue de tout mais dupe de rien. Des grand-parents aimants qui tentent, sans grande réussite, d’offrir un semblant de vie normale au gamin, au coeur de l’Amérique de la Grande dépression. Pour cela, ils tiennent un Routier un poil sordide à la sortie de Wichita. A l’ombre du White Way Pool Hall. Une salle de billard à l’étage duquel travaillent les putes cornaquées par Boots, un nain priapique aux manières expéditives, qui ne jure que par la sodomie brutale pour faire rentrer ses filles dans le rang.

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Manifestation dans le Kansas en 1932

Le petit Jack grandit, et fait connaissance avec les réalités de ce monde. Les fins de mois difficiles, le regard des nantis, les vêtements rapiécés… Tout cela, il s’en accommode sans problème. Jack, dès son plus jeune âge, n’a qu’une chose en tête : Les femmes. Un obsédé sexuel en culottes courtes, la faute, selon son grand-père, au lait de vache qu’on avait du lui verser dans le biberon quand il était jeune, sa mère s’étant fait la malle.

Au fil d’Un Jardin de Sable, on suit Jack dans sa découverte des mystères de la chair. Une initiation qui passe par les seins de sa tante, auxquels il se frotte sans cesse, par la petite culotte de son institutrice, par les amis qu’il branle et qui le branlent dans la grange, par ceux qui lui conseillent de commencer par enculer une vache…Autant d’expériences émoustillantes, qui ne sont rien à côté de la chaleur des cuisses de sa mère, entre lesquelles il tente de s’aventurer sans aucun scrupule.

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Edition US 1971

C’est cela, peut-être, qui est le plus fascinant chez Earl Thompson. La manière dont il narre, sans aucun effet de style, avec une simplicité et une radicalité confondantes, les scènes de sexe et de violence les plus scandaleuses. En 1970, A Garden of Sand est arrivé en finale du très prestigieux et rigoureux National Book Award. Aujourd’hui, on peine à croire qu’un tel livre ait la moindre chance de trouver un éditeur, tant l’écrivain du Kansas envoie valser tous les tabous (Taboo, c’est d’ailleurs le titre du deuxième roman de Thompson, qui raconte la suite du parcours de Jack Andersen, alors qu’il entre dans l’âge adulte).

Le pire, pour les légions de bien-pensants qui se sont offusqués au fil des ans, c’est que l’auteur ne donne jamais l’impression de juger ses personnages. Même les plus sordides, les plus monstrueux. Pour Earl Thompson, la morale peut bien aller se faire foutre. Il n’écrit pas pour donner des leçons. Il écrit pour une seule raison. Dire ce qui a été. Car le petit Jack, Earl Thompson ne s’en est jamais caché, c’est lui.

Sébastien Bonifay

 

earl thompson

« Je fais partie de ces gens et ne ferai jamais vraiment partie des autres. Je fais partie de ceux qui ont été effrayés si jeunes par la violence que le simple fait de ne pas être mort est pour nous une victoire. »

                                                                                                                                       Earl Thompson

 

 

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