Free Fallin’

Karoo, où l’histoire à la fois burlesque et tragique d’une déchéance. Le livre, au titre mystérieux, son auteur, Steve Tesich, totalement inconnu hormis de certains encyclopédistes du cinéma américain (il a été récompensé d’un Oscar à la fin des années 1970 pour le scénario de La bande des quatre, de Peter Yates), ont débarqué sans crier gare dans les librairies il y a de cela quelques années.

Attiré et séduit par la remarquable couverture sable en relief, marque de fabrique des miraculeuses éditions Monsieur Toussaint Louverture, ainsi que par la manière très originale dont la tranche est ornée d’une phrase aussi intrigante que prometteuse, « La vérité, me semble-t-il une fois encore, a perdu le pouvoir, du moins le pouvoir qu’elle avait, de décrire la condition humaine. Maintenant ce sont les mensonges que nous racontons qui, seuls, peuvent nous révéler qui nous sommes. »

on ouvre Karoo pour être immédiatement happé par le style unique, l’ambiance faussement feutrée et la férocité du livre.

Un livre aux multiples facettes, fascinant et insaisissable, sans cesse surprenant au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture. La première partie, comédie de moeurs virevoltante et ravageuse entre les salons huppés de Central Park et les bureaux clinquants des studios d’Hollywood, nous introduit auprès de Saul Karoo, scénariste de cinéma et écrivain raté, père démissionnaire et homme veule, égoïste, foncièrement antipathique et pourtant attachant.

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La Bande des Quatre, os

La renommée de Saul Karoo repose sur son talent incontestable de script-doctor, intervenant sur les scenarii et les films des autres pour en gommer les aspérités et les rendre plus aimables et commerciaux. Le quinquagénaire, alcoolique, procrastinateur et coureur impénitent, mène son existence de la même manière, se permettant tous les débordements en imaginant qu’un jour, il pourra retoucher sa vie comme il le fait d’un mauvais script… Jusqu’à ce que l’irréparable se produise, faisant basculer sa vie en tragédie, en farce nihiliste et désespérée, et provoquant sa chute, qui va s’avérer vertigineuse…

Il y avait longtemps que l’on n’avait pas ressenti, en refermant un livre, ce sentiment d’avoir découvert un classique qui résistera au temps et aux modes, et que l’on lira encore, dans des décennies, comme l’on se plonge aujourd’hui avec délices dans La Conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole. Un autre chef-d’oeuvre désespéré auquel Karoo, sur un mode plus tragique, et pourtant étrangement jubilatoire et régulièrement hilarant, fait irrésistiblement penser. A ce titre, la scène où il rend visite au médecin du travail, après avoir tenté d’y échapper durant des semaines, est un monument.

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Steve tesich

Tesich etait un grand écrivain.  Sans que nul ne le sache. En France, mais également aux Etats-Unis, où il était connu comme scénariste pour le grand écran, mais avant tout connu comme dramaturge. un seul roman fut publié de son vivant, au début des années 80. Summer Crossing, délicat roman d’apprentissage publié en France sous le titre de Price. Karoo, lui, fut publié aux Etats-Unis en 1998, deux ans après la mort de son auteur.

Karoo, on ne le répétera jamais assez, est un livre extraordinaire, un véritable tour de force qui brinquebale le lecteur d’un sentiment à l’autre, au fil de scènes incroyables, qui restent longtemps gravées en mémoire, par la grâce d’une écriture étincelante et d’une justesse admirable dans la peintures des tourments intérieurs de son personnage principal. Des tourments qui, c’est le propre des grands romans, et bien qu’ils nous hérissent le poil, et que l’on s’en défende, sont aussi un peu les nôtres.

S.B.

karoo

Karoo, Steve Tesich, Monsieur Toussaint Louverture

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