L’hiver dans le Sang

Filles, de Frederick Busch, diamant noir d’une beauté glaciale, narre le quotidien désenchanté d’une poignée de provinciaux cabossés, tentant par de trop vaines gesticulations de ne pas se laisser ensevelir par l’immensité immaculée du grand Nord américain. « On ne peut pas dire Il était une fois pour raconter l’histoire, raconter comment on en était arrivés là. Il faut dire hiver. Il était une fois en hiver, doit-on dire, car l’hiver était notre seule saison, et on avait l’impression qu’on allait vivre en hiver toute notre vie ».

Jack est un ancien flic de la Police Militaire devenu agent de sécurité dans une petite université d’une ville banale de Nouvelle-Angleterre, ensevelie sous la neige une bonne partie de l’année. Il partage sa vie avec Fanny, et le couple tente de surmonter la perte tragique de leur bébé, survenue quelques années auparavant.

Un jour, un ministre du culte d’une église de la région et sa femme viennent le solliciter pour lui demander de les aider à retrouver leur fille de quatorze ans, Janice Tanner. Persuadés qu’il sera, toujours habité par le drame qu’il a vécu, plus sensible au leur. Une faveur qui va avoir des conséquences douloureuses et multiples, alors qu’une autre jeune fille de la petite ville disparaît à son tour. Découvrir ce qui est arrivé à ces adolescentes va devenir une obsession pour Jack, un espoir d’exorciser un drame intime.

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Frederick Busch use du temps peu clément, glacial et hostile, du grand nord américain comme d’une métaphore des tourments intérieurs des protagonistes de son roman, à l’image des romantiques allemands du XIXème siècle qui illustraient, en poésie ou en peinture, la Sehnsucht par les forêts sombres, les vallées embrumées, les ruines d’abbayes, les ciels chargés de nuages, les tempêtes se dessinant à l’horizon.

Dans Filles, où l’on vit « en hiver toute notre vie », la neige, compagne fidèle, est une présence dont il est impossible de se défaire. Une prison, un carcan, un poids qui pèse sur les épaules, qui oblige à planifier ses déplacements, à lutter chaque matin avec une voiture ensevelie et une rue impraticable, qui amène à évoluer avec une prudence étudiée, à peser chaque décision. Cette neige omniprésente qui ralentit tout et impose un rythme lancinant est à l’image du fardeau que trainent les protagonistes de Busch, ce passé et ces peurs, ces traumatismes qui empêchent de vivre.

Colorado-State-UniversityEt les vies, alors, continuent de se dérouler, à tâtons, endolories par la sourde désespérance qui s’immisce au fil des ans, des rencontres et des déceptions, au contact de la réalité du monde, et des rapports entre les humains.

Jack, malgré ce poids terrible qui le cloue au sol, continue de penser que peut-être, au gré des combats qu’il ne parvient pas à se résoudre à mener, l’horizon finira par s’éclaircir suffisamment pour qu’un nouveau matin ne soit pas vécu comme une nouvelle condamnation à vivre.

Busch n’hésite pas à s’emparer de sujets que quiconque se contenterait de trouver difficiles, rebutants ou trop dérangeants. Il les aborde avec une lucidité douloureuse saupoudrée d’une bouleversante humanité. Ces sujets, que d’autres pourraient traiter de manière voyeuriste, malsaine, sensationnaliste, il leur rend leur poignante détresse originelle avec pudeur, avec tact, avec une noire poésie.

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Frederick Busch confia un jour à un journaliste:

« Mon institutrice, à Brooklyn, en primaire, j’avais neuf ans alors, m’a très clairement fait savoir un jour qu’elle voulait que je meure. Elle a affirmé qu’elle voulait que je sois mort avant que l’école ne reprenne le lendemain matin… »

Et puis quelques semaines plus tard, Frederick Busch, dans le cadre d’un exercice, écrivit un poème de deux lignes que sa maîtresse, Madame White, trouva très à son goût et qu’elle publia dans les colonnes du journal de l’école.

« Ce jour-là j’ai réalisé que si je pouvais continuer à écrire, cela me permettrait d’éviter que les gens souhaitent que je meure ».

Une histoire telle que celle-là peut sembler trop belle pour être vraie, une anecdote symbolique et émouvante à destination des journalistes qui s’empresseront d’en farcir leur article pour lui insuffler une petite touche d’humanité. Et pourtant. Quiconque a ouvert un livre de Frederick Busch n’a strictement aucun doute sur sa véracité, et l’anecdote prend, quand on connaît l’homme, une toute autre dimension. Elle apparait dégagée de tout cynisme, en redevient simple, belle et touchante. A l’image de l’ensemble de son oeuvre, elle témoigne tout à la fois d’un regard angoissé et pessimiste sur la vie, et de la croyance en une lueur d’espoir qui peut continuer de luire, envers et contre tout, sous la noirceur de ce monde.

S.B.

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Filles, de Frederick Busch, Folio Gallimard.

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3 commentaires sur « L’hiver dans le Sang »

  1. Conseillé par Sébastien cet hiver lors des délicieux « petits déjeuners  » littéraires. Une atmosphère glaçante mais pleine de pudeur et de poésie. Merci du conseil et bravo pour ce blog et ses superbes photos.

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