Hail to the B Movies

What became of the B Movies? Tentative de glorification de ce cinéma qui illumina les video-clubs des eighties et notre adolescence, face à la néfaste et vorace armada du nouveau cinéma de divertissement clinquant, creux, laid, mais en 3D, Dieu merci…

Mardi soir. La nuit tombe peu à peu sur Bastia. La ville tente tant bien que mal de faire bonne figure mais peine à dissimuler les stigmates de trois semaines de canicule carabinée. Les bastiais ont fui depuis longtemps vers l’intérieur, les villages et la fraîcheur nocturne des hauteurs. A l’heure de l’apéritif quelques rares touristes errent dans les rues du Marché, en quête d’un peu d’animation. Las, l’air dubitatif qui se peint sur leur visage et la raideur agacée de leur démarche ne laissent guère de doute sur l’imminence de la révélation: la soirée de leur vie, c’est pas pour ce soir.

Zone Interdite a menti, Complément d’Enquête a menti, En Quête d’actualité a menti, les deux-cents émissions du même genre qui usinent à longueur d’années les mêmes reportages sur la chaleur torride des ambiances estivales méditerranéennes pour permettre à la France de survivre aux ternes soirées de février ont menti. Bastia, dans la moiteur suffocante de ce mois de juillet, n’est pas Ibiza.

Une réalité cruelle que Tonio et moi avons intégré depuis longtemps. En ce mercredi soir, affalés sur mon canapé armés d’un tube de Pringles Hot & Chili et d’une improbable soupe aux carottes et à la coriandre amoureusement choisie par mon compère dans les rayons de la seule supérette de la ville ouverte après 20 heures, nous jetons un oeil modérément concentré sur l’écran de télé où défile le flux presqu’infini de films proposés par le service de vidéo à la demande.

Il fut un temps, pendant notre adolescence, (et l’on doit a la vérité d’avouer que, si l’adolescence est une période aux contours flous et mystérieux, la notre aura duré, bon gré mal gré, jusqu’à 32 ou 33 ans), alors que les talents martiaux de Michael Dudikoff donnaient lieu à des polémiques sans fin, et que les mérites comparés du phrasé lead de B.B. King et de celui d’Albert King étaient choses prises bien plus au sérieux que les courbes de la voisine du dessous, où choisir un film était une question de vie ou de mort.

Videostar, le magasin de location de cassettes Video de l’Avenue Emile Sari nous voyait régulièrement débarquer en horde, chacun comptant bien faire entendre son avis. La boutique était le théâtre d’interminables tractations diplomatiques dignes de la conférence de Yalta, qui débouchaient presqu’immanquablement sur l’emprunt de, 1/ Un film de requins ou de piranhas, 2/ Un film avec Steven Seagal, 3/ Jack Burton dans les griffes du Mandarin. Sans oublier un détour au fond du magasin pour arracher le cousin de Tonio à la contemplation extatique des jaquettes des dernières prouesses cinématographiques de Traci Lords.

Désormais, les négociations se faisaient télécommande en main, ce qui était beaucoup, beaucoup moins drôle, mais pas moins interminable. Mais ce mardi soir, étonnamment, le choix d’un film s’impose assez rapidement. Le règne du Feu, un long métrage sorti au début des années 2000 et qui a miraculeusement laissé une trace dans ma mémoire, au milieu des centaines et des centaines de films que j’ai ingurgité compulsivement à l’époque comme un athlète enchaîne les haies, et qui forment désormais dans mon cerveau un gloubi-boulga bariolé et chaotique d’images et de sons.

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Le règne du Feu se passe en Ecosse, en 2020. Quinn est à la tête d’une poignée d’hommes, de femmes et d’enfants réfugiés dans les ruines d’un château des Highlands. Arborant des tenues et évoluant dans un environnement bien loin d’évoquer le futur que nous présentent régulièrement les films et les séries de Science Fiction. Des frusques mitées sous des côtes de mailles ternies par les siècles, vestiges d’un temps que notre époque croyait révolu à jamais. Et qui a ressurgi violemment à la fin du XXème siècle, à la faveur du réveil d’un puissant dragon endormi et enfoui dans les dédales souterrains de Londres. Depuis, les dragons ont pris le pouvoir, ravagé la Terre, et quelques poches de résistance subsistent çà et là, dans l’ignorance totale du reste du monde, alors que tous les moyens de communication ont disparu.

Un jour, une troupe de mercenaires, anciens militaires lourdement armés, débarque dans ce coin reculé d’Ecosse, avec à sa tête Denton Van Zan, un chasseur de dragons bénéficiant d’une flatteuse réputation et arborant à son cou la dent de l’une de ces créatures, à la fois trophée et lettre d’intention. La rencontre, virile et chargée d’enjeux, va déboucher sur une rivalité, un affrontement, mais peut-être aussi la sauvegarde de l’Humanité.

Des dragons, des châteaux forts, un décor post-apocalyptique, des hélicoptères, Christian Bale et Matthew McConaughey, burinés, muscles saillants et mâchoires serrées…Le genre de film qui nous aurait fait nous rouler par terre d’excitation à 15 ans, mais qu’il vaut mieux éviter de proposer à sa petite amie, et qui provoque des moues de mépris amusé et paternaliste des cinéphiles. C’est peut-être cela qui donne au film toute sa force symbolique. Tout comme sa place, pivotale, dans l’histoire récente du cinéma de Divertissement, avec un grand D.

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Le réalisateur, Rob Bowman, a de quoi inciter à la prudence. Certes il a signé plusieurs dizaines d’épisodes de X Files, tout comme le premier long métrage qui a été tiré de la série. Et il aura la reconnaissance éternelle des gens de ma génération, pour avoir été partie prenante de la formidable série Parker Lewis ne perd jamais. Mais sa carrière, qui compte MacGyver, Alerte A Malibu, 21 Jump Street ou Castle,  le situe plutôt du côté des honnêtes artisans sans génie que des grands metteurs en scène. D’autant que pour le grand écran, il a commis le très oubliable Elektra… C’est dire.

Et pourtant. Porté par un souffle romanesque et épique indéniables, une mise en scène à la fois ample et nerveuse, et un amour sincère pour son sujet, pour le genre, et pour ses personnages, Le Règne du Feu n’est, c’est vrai, peut-être pas le plus grand chef d’oeuvre du Septième art.  mais il est le dernier témoin d’une époque désormais révolue, d’un cinéma viril sans être pétri de lieux communs et de clichés, et qui savait que rien n’était plus fort, plus beau, plus excitant, plus chargé de force d’évocation et de mythologie que les histoires, les fables et les mythes qui nous faisaient vibrer enfant.

Un moment à priori anecdotique, en début de film, l’illustre à merveille. Devant la poignée d’enfants qui vivent avec eux dans les ruines du château, le soir venu, Quinn et son bras droit miment des scènes pour remplacer les livres et la télévision, qui ont disparus, et parvenir à les convaincre d’aller au lit. La scène de ce soir-là à tout d’un Guignol désargenté, les deux hommes s’affrontant à coups de tringles à rideaux rouges, en arborant pour l’un d’eux un improbable masque de pompier. Tout en se battant ils narrent l’histoire, jusqu’à ce que l’un d’eux, celui qui est casqué, au coeur du combat, modelant un peu sa voix, assène à l’autre devant une assistance de gamins fascinée, choquée et peinant à retenir un cri de surprise: « je suis ton père! »

Le Règne du Feu, même si son budget, de 60 millions d’euros, est bien supérieur aux sommes généralement associées aux séries B, s’inscrit dans la pure tradition de ce genre à la fois tellement codifié et tellement libre. Il en est, au-delà de cela, l’un des derniers soubresauts. Ce cinéma, chéri par Joe Dante, Tarantino, Milius, McTiernan, Friedkin, Siegel, Castle, King, Matheson, des milliers d’autres encore, avait fait vivre les double-programmes, les fabricants de magnétoscopes et avait peuplé notre imaginaire de mille héros.

Il a, depuis une décennie, cédé la place au second degré, au clin d’oeil permanent au public, au cynisme, à l’overdose d’effets spéciaux numériques et à l’ego démesuré de nouveaux cinéastes. Tel Christopher Nolan, ne tournant des films sur Batman que pour faire des films à sa propre gloire, et vanter son génie, reléguant The Dark Knight au rang de faire-valoir grotesque. Tel Iñarritu, qui transforme l’histoire vraie du trappeur Hugh Glass, magnifiée par le scope de Richard C. Sarafian dans Le Convoi Sauvage, en 1971, en interminable esbrouffe bling-bling à la gloire de ses travellings avec The Revenant.

Les blockbusters, aujourd’hui, pour tenter à tout prix de reconquérir un public qu’ils ont eux mêmes fait fuir, plus encore que le téléchargement illégal, se conçoivent comme des jeux vidéos propices à l’épilepsie ou des attractions de Parc à Thèmes à coup de 3D hideuse. Et, à l’autre bout du spectre, les séries B sont devenues des séries Z, tournées pour une poignée de dollars en Roumanie ou en Pologne, où cachetonnent des anciennes vedettes bodybuildées de téléfilms de 3ème zone, au gré de scénarii grotesques écrits à coups de machette et destinés à alimenter les fonds de tiroirs des chaînes du câble.

Le Règne du Feu, lui, nous parle, à coups de dragons et d’épées à deux mains, d’un temps que nul n’a jamais connu. Mais il nous parle aussi d’un temps, cinématographiquement parlant, dont, bientôt, les moins de vingt ans, ignoreront jusqu’à l’existence.

S.B.

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