Carver est-il Carver?

Pour les amateurs de littérature américaine, ce fut un véritable tremblement de terre. Et si Raymond Carver, immense auteur de nouvelles dont l’ombre plane sur une bonne part de la production littéraire contemporaine, n’était pas celui que l’on croyait connaître? La publication chez l’Olivier de la totalité de son oeuvre, ces dernières années, est allé jusqu’à remettre en question l’essence même de ce qui faisait le style et l’originalité du « Tchekhov américain ». La publication de cette intégrale fut en effet l’occasion de la publication pour la première fois en France de Débutants, manuscrit de Parlez-moi d’amour, son premier recueil de nouvelles. Un manuscrit originel découvert par sa veuve, Tessa, qui apporte une lumière inédite sur un auteur et une oeuvre définitivement intouchables.

Alors Carver, incompris ou imposteur?

Cette tardive publication du texte d’origine a mis en lumière le rôle majeur, pour le pire ou le meilleur, que jouent régulièrement les très interventionnistes éditeurs américains dans le destin d’une oeuvre. Longtemps, on n’a connu de Carver que ses textes publiés chez Knopf, des textes à la rigueur minimaliste révolutionnaire, d’une sobriété absolue, redéfinissant les canons de la Nouvelle. Quelques pages à peine, pas de décor, pas de début, pas de fin, juste un instantané de vie, une fenêtre ouverte sur le quotidien de ces gens du Middle West qui sont au coeur de son oeuvre Les nouvelles de Carver étaient comme des uppercuts à la prose incandescente, raclées jusqu’à l’os, tout à la fois perturbantes et fascinantes par leur sécheresse et leur absence totale d’effets stylistiques ou littéraires. Presque jusqu’à l’abstraction.

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Instantanément, l’auteur connaît un succès critique et public énorme, et s’impose comme l’une des voix les plus originales et influentes de la littérature de la deuxième partie du XXème siècle. Et pourtant… Il s’avère aujourd’hui, à la lecture des versions originales, que l’immense majorité des textes qui ont valu à Carver cette reconnaissance ont été remaniés, drastiquement raccourcis et expurgés par son éditeur, Gordon Lish. Ce dernier a parfois changé le déroulement de l’intrigue, la psychologie des personnages, voire la chute des histoires. Certaines se sont même vues réduites des trois-quarts, pour toucher à cette ascèse qui a fait la réputation de Carver. A tel point que l’on ne peut s’empêcher de s’interroger: Et si tout le talent, ou du moins la profonde originalité stylistique et narrative de ce dernier, n’étaient finalement dus qu’à son éditeur, intransigeant mais visiblement génial?
Dieu merci, Débutants et Parlez-moi d’amour ne laissent guère planer de doutes. Le miracle, au final, c’est que les textes originaux, bien que radicalement différents de ceux initialement publiés, soient d’une qualité au moins équivalente. Deux versions comme deux variations sur un même point de départ, aussi éblouissantes l’une que l’autre. La prose de Carver, ici, est plus étoffée, la plume prend son temps, les personnages affichent une épaisseur psychologique inédite, qui éclaire d’un jour nouveau ces vignettes que l’on croyait connaître sur le bout des doigts. Mais le coeur de l’oeuvre de Carver, peu importe l’écrin, est bien là: cet amour de la middle-class américaine paumée, ce sens du détail qui fait mouche, du simple geste qui bouleverse, ces moments de vie banals mais pourtant inoubliables…Et si c’était cela, finalement, le plus grand talent de Carver? Ecrire des histoires d’une telle force qu’elles résistent à tous les traitements, à tous les changements, à toutes les transformations?

S.B.

Parlez-moi d’amour et Débutants, de Raymond Carver, aux éditions de L’Olivier

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